Les fleuves, dont le cours fut détourné,
furent contraints de suivre des voies nouvelles, les rochers brisés empêchèrent Alcide de mourir. Ils ont triomphé, ces travaux d’Hercule, toi qui, à travers de prodigieux espaces, établis un commerce entre deux mers.
(cité par Robert Mesuret)

Robert Mesuret, premier conservateur du musée Paul-Dupuy, ouvre son catalogue avec ce bel extrait de la tragédie Médée de Sénèque (vers 714-718).
Suivant son modèle, nombreux sont ceux « qui ont loué en vers comme en prose, par la plume autant que par la pointe ou par le burin (…) la gloire du Canal Royal autant que son tracé à travers les champs du Languedoc ».

Robert Mesuret, photographie, studio Alix. Auteur du catalogue Le canal royal de la Provence de Languedoc. 1667-1790. Toulouse, 1967


Dans les collections du musée des Arts Précieux Paul-Dupuy, aucun dessin représentant les paysages du canal du Midi antérieur au XIXᵉ siècle n’a été identifié. De la période de sa construction jusqu’à la fin du XVIIIᵉ siècle, les artistes s’attachent en effet essentiellement à célébrer l’exploit technique que constitue l’ouvrage ainsi que les hommes qui en furent les principaux artisans (voir De l’ouvrage). Par ailleurs, d’importants travaux d’amélioration et d’extension se poursuivent jusqu’au XIXᵉ siècle.

Le regard porté sur le canal évolue alors : il n’est plus seulement considéré comme une réalisation d’ingénierie, mais devient un véritable sujet d’observation et de représentation. Cet intérêt nouveau pour le canal comme « modèle vivant » s’inscrit dans le développement du goût pour le paysage qui caractérise le XIXᵉ siècle, notamment sous l’influence de la sensibilité romantique.

On voit ainsi émerger de véritables « clichés » toulousains, certains sites étant représentés de façon récurrente par les artistes : l’écluse Bayard et son moulin, le port de l’Embouchure ou encore le port Saint-Étienne.

Anonyme (école toulousaine), Port saint-Etienne, dessin au crayon rehauts de craie blanche, 1847, inv. 78.1.1. Ce feuillet fait partie d’un carnet de dessins. Le nom de l’artiste reste un mystère. La technique ici montre une étude prise sur le vif.

Sur le port saint-Etienne : « En 1673, la zone du canal du Midi de Toulouse à Castelnaudary fut achevée et ouverte à la navigation. Cependant, cela ne coïncida pas avec la création des structures nécessaires au transport des marchandises et des personnes. Par exemple, à Toulouse, il n’y avait pas de port, si bien que lesnavires étaient contraints de décharger sur des quais improvisés et infranchissables entre les ponts de Montaudranet et Guilhemery. C’est en 1685, quatre ans après le voyage inaugural, que le roi Louis XIV ordonna la construction d’un grand port au cœur de Toulouse : le Port Saint-Étienne ! Le projet, conçu par Antoine de Niquet, consistait à allonger et élargir le canal d’environ 200 mètres entre ces mêmes ponts. Au début du XVIIIe siècle, les travaux tant attendus commencèrent. »

Sur les rives du canal avec Henri Maignan (Bordeaux, 1815 – Rions, 1900)

Henri Maignan a essentiellement œuvré à Bordeaux et ses environs (voir le catalogue En bord de Garonne avec Henri Maignan, 2018). Cependant, il fit quelques escapades toulousaines comme en témoignent un grand nombre de dessins dans les collections du musée des Arts Précieux Paul-Dupuy. En voici une petite sélection réalisée sur les rives du canal dans les années 1850-1860.

Henri Maignan, Ecluse Bayard, crayon noir, 1857. Inv. 71.124.14

L’écluse Bayard à Toulouse est la troisième écluse du Canal du Midi, située près de la gare Matabiau.

Henri Maignan, Port de l’Embouchure, crayon noir, 1865. Inv. 71.124.9 (sur le port de l’embouchure, voir canal cliché)

Henri Maignan, Toulouse, écluse et maison éclusière sur le canal, années 1850-1860, crayon noir, inv. 71.124.21 . (Sur les écluses voir ci-dessous Les écluses : un motif à part entière)

Henri Maignan, Naurouze, crayon noir, 1856. Inv. 71.124.3 (voir sur ce lieu Le temps des célébrations)

Les moulins de Léon Soulié (Pompignan, 1804 – Toulouse, 1862)

Témoin lucide et sincère des rues de Toulouse, des monuments et de la vie populaire, Léon Soulié atteint le plus haut niveau de son art avec des vues grandioses de Toulouse et d’Albi, ses deux villes de prédilection. Il parcourt les Pyrénées à la recherche de sites pittoresques. Il n’obtient pourtant pas le succès de son compatriote Joseph Latour. Sa vie est difficile.
« En mai 1862, il meurt en tombant du haut du clocher de Saint-Sernin. Accident ? Malaise ? Suicide ? Certains ont même évoqué un crime ! Sur place, on retrouve un livre des « Voyages », un chapeau écrasé, une chaise. Le mystère de sa mort reste entier. » (https://www.ladepeche.fr/article/2013/08/10/1687407-pompignan-leon-soulie-le-peintre-du-midi.html)

Léon Soulié, Le pont Riquet et le moulin Bayard. Mine de plomb. entre 1845 et 1862, inv. 70.44.2.

C’est en 1845 qu’est prise la décision de construire un nouveau pont sur le canal dans l’axe des allées Lafayette (actuelles allées Jean-Jaurès). Les travaux sont dirigés par l’architecte de la ville, Urbain Maguès. Le pont est construit en brique. Il est large de 14 mètres et d’une seule travée. Les bandeaux des arcs segmentaires sont en pierre de taille.

Léon SOULIE, L’Ecluse Bayard à Toulouse . Aquarelle, Musée des Augustins, RO 607

Les moulins du canal

L’Édit de 1666 autorisant la construction du Canal érige la voie d’eau en fief dont le seigneur obtient le droit de construire des moulins à moudre le blé. Cette activité représente une source importante de revenus pour Pierre-Paul Riquet et ses descendants.

Riquet fait construire neuf moulins, dont trois à Toulouse : les moulins de Bayard, de Matabiau et des Minimes. Ils sont placés à des endroits offrant un dénivelé important, c’est-à-dire essentiellement au bord des écluses multiples. Ils utilisent les eaux excédentaires du Canal grâce à un canal de dérivation creusé parallèlement aux écluses.

Le moulin et l’écluse double de Bayard sont tous deux construits en 1670. Le moulin est abandonné au milieu du XIXe siècle et menace ruine lorsqu’il est partiellement détruit en 1909. La dérivation est encore ponctuellement utilisée aujourd’hui et la partie basse du moulin subsiste, enchâssée dans le tablier du pont Bayard, l’actuel pont du 19 mars 1962.

Les lavis d’Angelo Ferdinand Mazzoli (Saint-Petersbourg, 1821 – Toulouse, 1893)

Mazzoli et sa famille arrivent à Toulouse en 1832.Ils ont édifié l’hôtel Mazzoli, au 38 rue du Taur, à l’emplacement de l’ancien collège de Maguelonne. L’artiste a fait des études à la faculté de lettres et à l’école des beaux-arts de Toulouse. À partir de 1863, il collabore à l’Illustration du Midi. Illustrateur des rues et des monuments de Toulouse, il reste connu pour sa série de dessins sur Le Vieux Toulouse disparu, qui laisse un témoignage souvent unique sur des édifices détruits.

Angelo Ferdinand Mazzoli, L’écluse Bayard et le moulin, encre et lavis à la plume 2e moitié du XIXe siècle, inv. 350.

Mazzoli a conservé le croquis pris sur le vif qui lui a permis de réaliser ensuite l’œuvre à l’encre et lavis. Dans le croquis, le paysage est à peine esquissé. Les éléments principaux sont posés pour structurer la composition.

Angelo Ferdinand Mazzoli, Bord du canal près de l’embouchure, 2e moitié XIXe siècle. Encre et lavis à la plume. Inv. 388.

Angelo Ferdinand Mazzoli, Le port Saint-Etienne d’après Léon Soulié. 2e moitié XIXe siècle. Encre et lavis à la plume. Inv. 348

Dessins techniques

Le pont des Minimes et Urbain Vitry

Le pont des minimes en bois à l’origine fut ensuite construit en brique. En 1832, Urbain Vitry (Toulouse, 1802-1863) architecte de la ville fait ériger des colonnes sur le pont. Celles-ci réduisant la passage seront abattues en 1940. Elles ont été symboliquement reprises dans l’architecture du bâtiment du Conseil Général qui se trouve à quelques mètres de leur emplacement d’origine. (Voir aussi Clichés du canal).

Le pont fut entièrement démoli en 1966 puis reconstruit et ouvert à la circulation en décembre 1969.

Urbain Vitry (1802-1863), Barrière du pont des Minimes construite en 1831, inv. D 67.3.880. cliché R. Carreras.

Colonnes des Minimes détruites en 1940. (Carte postale © Wikipedia Commons)

Neveu de Joseph Vitry (1779-1865), architecte de la ville de Toulouse et inspecteur voyer, et de Jacques-Pascal Virebent (1746-1831), architecte de la Ville de Toulouse pendant presque 50 ans, et cousin des fils Virebent.

Urbain Vitry est à l’origine du renouveau de l’enseignement de l’architecture à Toulouse. À 28 ans, en 1830, il succède à son oncle comme architecte en chef de la ville de Toulouse.

Son œuvre, immense, marque la physionomie de Toulouse au XIXe siècle et au-delà. Il suffit de nommer quelques réalisations à son actif : les Abattoirs, l’Observatoire de Jolimont, le cimetière Terre-Cabade etc.

Les écluses : un motif à part entière

Actuellement, elles sont au nombre de 63 tout au long des 240 km du parcours du canal, du port de l’Embouchure à Toulouse jusqu’à l’étang de Thau à Marseillan sur la côte méditerranéenne. Il faut y ajouter les 13 écluses de l’embranchement de la Nouvelle qui traverse Narbonne pour rejoindre la Méditerranée à Port-la-Nouvelle et 2 écluses sur le canal de Brienne à Toulouse. Certaines créées à l’origine ont été remplacées par des systèmes mieux adaptés. C’est le cas de la toute première écluse, l’écluse Garonne, remplacée par le port de l’Embouchure et les Ponts Jumeaux à la fin du XVIIIe siècle ou encore l’écluse désaffectée de Béziers, l’écluse Notre-Dame.

Louis Fiancette d’Agos (1816-1890), Ecluse, 1830, crayon noir. Inv. 007.7.1.118

Plus « antiquaire » qu’artiste, il parcourt dans sa jeunesse, le crayon à la main, les Pyrénées centrales et la région autour de Toulouse, fixant scrupuleusement sur le papier les monuments curieux ou en perdition et les sites les plus pittoresques.

Il sera membre de la Société Archéologique du Midi de la France. Il publiera un grand nombre d’études et de monographies.

Les gravures

Avant l’apparition de la photographie, la gravure permet de diffuser les images en grand nombre. Les dessins, les peintures et même les sculptures sont ainsi traduites en gravures puis imprimées en grand nombre d’exemplaires dès le XVIIe siècle. D’ailleurs dès le début du chantier du canal, la gravure en commémore les étapes et célèbre les personnes illustres concernées : signature de l’édit, portraits et diverses cartes dédicatoires… (voir De l’ouvrage).

Les images du canal du Midi sont également diffusées par la gravure et contribuent à sa notoriété : d’abord en taille-douce puis grâce à la lithographie. Deux exemples de cet usage de les lithographies de « Vues de France » et « Souvenirs du touriste » ci-dessous :

A. Bayot, Toulouse, vue prise à l’embouchure du Canal de Brienne, lithographie, Impr. A. Jacottet pour « Vues de France », Paris. Années 1850. Inv. 67.368.210

Le canal de Brienne relie le canal du Midi à la Garonne depuis 1776. Long de 1,5 km. Il a facilité les liaisons en direction des Pyrénées, en évitant le saut du Bazacle. L’écluse Saint-Pierre assure la jonction entre le canal et la Garonne (d’après vnf, 2026).

La gare de Toulouse

Souvenirs du touriste. Dessin et lithographie par Mercereau, Toulouse, gare du chemin de fer, 2e moitié du XIXe siècle. Impr. Frick Frères, Paris.

La gare primitive représentée dans cette lithographie est inaugurée le 16 octobre 1856.

E.J. Lassale, Vue de la gare de Toulouse, fin XIXe-début XXe siècle. Photographie. Le bâtiment voyageurs actuel, œuvre de l’architecte toulonnais Marius Toudoire et réalisé en pierre de Saintonge, est construit entre 1903 et 1905.(https://commons.wikimedia.org/wiki/File:1%C3%A8re_gare_de_Toulouse-Matabiau.jpg)

Au-delà de Toulouse

Deux lithographies par Isidore-Laurent Deroy (1797-1886), imprimées chez Karppelin et Cie, Paris. D’après nature par Raynal.

Vue de la prise d’eau d’Alzau et du monument érigé par les soins de M. le duc de Caraman. Montagne noire canal du Midi.

La prise d’eau sur le torrent d’Alzeau est située à plus de 680 m d’altitude. Elle constitue le départ du système d’alimentation en eau du canal du Midi. Sur la commune d’Arfons naît la rigole de la Montagne noire qui descend jusqu’à Revel (bassin de Saint-Ferréol) puis rejoint le seuil de Naurouze.

La stèle commémorative date de 1837. Elle raconte l’aventure qu’a représenté la construction du canal. Elle a été financée par le duc de Caraman.

La maison à gauche était le logement du garde de la prise d’eau d’Alzeau.

Vue du contour de la Redorte (canal du Midi). Inv 67.67.3

Dans l’Aude, près de Trèbes. A l’ouverture à la navigation du canal du Midi, le village de La Redorte tient ses limites loin de la voie d’eau.

L’activité commerciale générée par la navigation incite négociants et artisans à s’installer proche du canal. Les tonneliers sont nombreux à occuper cet espace et à fabriquer les tonneaux indispensables au transport du vin et des eaux de vie. Cette activité de fabrication explique le nom de ce port.

Si les tonneliers ont aujourd’hui disparu, la production de vin reste présente. La cave coopérative est implantée à proximité, sur la rue du port. Un point d’accueil et d’information a aussi pris place dans l’une des maisons face au port (d’après vnf.fr)

François Desnoyer, Les joutes à Sète, lithographie n° 9/200, 1951. Inv. 60.60.1. © Tous droits réservés.

François Desnoyer (Montauban, 1894- Perpignan, 1972)

Voir le film sur l’artiste (Fr3 Toulouse, 1980, Ina) : Desnoyer : l’errance dans les ports

« François Desnoyer s’installe à Sète en 1947 après avoir voyagé dans de nombreux pays.
Il rejoint le groupe « Montpellier-Sète » et peint la ville, la plage de la Corniche, les joutes et le port, l’un de ses sujets favoris.
Le peintre de la « couleur primaire » terminera sa vie dans le village de pêcheurs de Saint-Cyprien où une fondation rassemble ses œuvres. »

La naissance de la pratique des joutes à Sète, accompagne celle de son port, officiellement inauguré le 29 juillet 1666 (cf. TREMAUD, Hélène. Les joutes languedociennes. Paris, éd. Maisonneuve et Larose, 1968).
Pour son inauguration, les pêcheurs d’Aigues-Mortes auraient pour l’occasion initiés les habitants locaux à cette pratique sportive durant ces journées particulières.