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Les débuts de l’image en relief

Les vues d’optique et les ingénieux ancêtres de la stéréoscopie et de la 3D : le zograscope et la boîte d’optique.

« L’optique », gravure d’après l’œuvre de Louis-Léopold Boilly, 1793. Eau-forte. Inv. 015.3.1

L’œuvre ci-contre, L’optique, représente une scène de genre intimiste. Thème prisé par Boilly, il est aussi en prise avec l’actualité de l’époque : l’engouement pour la science et la diffusion des avancées techniques. La jeune femme est traditionnellement donnée pour Louise-Sébastienne Gély, seconde épouse de Georges Danton, et l’enfant pour Antoine, fils du premier mariage du tribun. Le tableau fut présenté au Salon de 1793. (Claire Dalzin, 2016) L’enfant regarde des vues d’optique à l’aide d’un zograscope (voir plus loin).


Photographie de la salle consacrée aux objets du pré-cinéma au musée Paul-Dupuy.

D’après l’exposition Dans l’œil du zograscope, Le XVIIIe siècle à portée de vues au musée Paul-Dupuy en 2015-2016.

La plupart des objets illustrant cette page sont présentés dans le Cabinet de projection du musée Paul-Dupuy (au sous-sol).


Qu’est-ce qu’une vue d’optique ?

La vue d’optique est une gravure à l’eau-forte, plus rarement au burin, largement produite en Europe entre le second quart du XVIIIe siècle et les années 1820-1840. Dérivée de la « vue perspective », la vue d’optique tire son nom de l’appareil qui permettait sa visualisation : l’« optique ».

La grande lentille biconvexe est l’élément principal de cet appareil. Elle donne au spectateur une impression de distance et de profondeur par rapport au sujet représenté sur la vue. Certaines de ces vues furent gravées dans le but précis d’être visualisées dans une optique. D’autres étaient de simples vues perspectives. Les premières se reconnaissent au titre inversé au-dessus de l’image.

Le graveur copiait souvent une estampe existante. Il prenait également un dessin réalisé tout exprès pour être le sujet d’une vue d’optique. Plus rarement, il utilisait pour modèle un tableau de maître. Les toiles de Tiepolo, Hyacinthe Rigaud ou Canaletto ont ainsi été reproduites sous cette forme. On achetait les vues telles quelles ou colorées à la main, à la brosse ou au pochoir, parfois de manière très grossière et avec une palette limitée de couleurs vives (jaune, bleu, vert, rouge, ocre, rose). La tâche en incombait souvent à des ateliers employant femmes ou enfants. Après la mise en couleurs, on doublait parfois la vue avec un carton pour la rendre plus rigide. Enfin, on peignait autour un cadre noir à la gouache pour augmenter le contraste.

« Vue du boulevard prise du premier café de la ville », éditée par Louis-Joseph Mondhare, eau-forte, Paris, 2e moitié du XVIIIe siècle. Inv. 1837
« Les cascades de Sceau », eau-forte, A Paris chez Basset rue St Jacques a Ste Geneviève, 2e moitié du XVIIIe siècle. Inv. 1814
Vue représentant la punition des cocus volontaires, comme cela se pratique ordinairement à Venise, eau-forte, éditée par Louis-Joseph Mondhare, vers 1780, Paris. Inv. 1812

La vue d’optique et l’évasion

La mode des vues d’optique et des vues perspectives est également liée à la mode du Grand Tour d’Europe. Les gravures en sont le souvenir idéalisé.
Les grands sites et monuments italiens, anglais, français et allemands forment ainsi le cœur de la collection de vues d’optique du musée Paul-Dupuy.
Si le graveur se contentait de copier des vues existantes pour les monuments et événements européens, il arrivait qu’il se fonde, pour les paysages plus lointains, sur de simples récits de voyageurs. Certains dessinateurs, voyageant en Europe, ramènent des croquis qui sont ensuite gravés comme vues d’optique. C’est le cas de Friedrich Bernhard Werner, voyageur et dessinateur pour le compte d’imprimeurs d’estampes à Augsbourg au XVIIIe siècle.
Certaines représentations de monuments détruits depuis ont de fait un intérêt documentaire certain. Par exemple, le château de Marly, rasé à la Révolution, et celui de Noisy-le- Roi. Ou encore la vue de Lisbonne, gravée en 1760 sur des images antérieures à 1755, date du tremblement de terre qui ravage le centre de la ville.
Dans le cas de sujets plus lointains, la fantaisie du graveur pouvait prendre le relais de l’information manquante. Il y était du reste contraint pour les sujets
mythiques ou bibliques : les représentations du temple de Palmyre ou de la tour de Babel sont le produit de l’imaginaire des graveurs.

« Première vue de l’isle de Minorque et d’une partie du fort St Philippe N° 22 », eau-forte, 2e moitié du XVIIIe siècle. Inv. 018.3.5
« Vue de l’isle de Candie [Crète] N° 9 », 2e moitié du XVIIIe siècle. Inv. 018.3.3
« Intérieur de la Rotonde ou les Caffés publié [oubliés] à Londres N° 15 », 2e moitié du XVIIIe siècle. Inv. 018.3.6
« Ecluse d’Amstel regardant par le dehors d’Amsterdam N° 29 », 2e moitié du XVIIIe siècle. Inv. 018.3.7

Les bords des quatre vues d’optique ci-dessus sont préparées pour la projection. L’enduit noir masque donc la lettre. Le titre a été reporté au verso.

Le zograscope

Cette « récréation » qu’est l’observation de la vue dans une optique a pour origine le progrès technique. Ce n’est qu’au début du XVIIIe siècle qu’il devient possible de fabriquer des lentilles biconvexes de diamètre supérieur à l’écartement moyen des yeux (dix à douze centimètres).
Des lunetiers produisent alors, outre des instruments optiques à visée scientifique tels le microscope et la longue-vue, l’« optique ». C’est sans doute George Adams, un des plus importants lunetiers londoniens, qui forge un des termes employés pour l’optique en Angleterre : le zograscope (du grec zôo, « vie », et -graphos, « qui décrit »). Les rayons lumineux, réfractés par la lentille, pénètrent parallèlement dans les yeux du spectateur, créant une impression de distance par rapport à la vue. Celle-ci doit être placée à une distance équivalant à la distance focale de la lentille.

Zograscope
Zograscope, XVIIIe siècle. Hauteur : 59 cm. Inv. 17568
Vue d’optique à travers la lentille du zograscope.

À propos du zograscope : Muni d’une lentille verticale et d’un miroir orientable à 45°, le zograscope sert à la visualisation de gravures appelées vues d’optique dont il augmente les effets de perspective. Ce modèle de salon, daté du XVIIIe siècle, était destiné au divertissement des classes les plus aisées. Il existait également des boîtes d’optique utilisées par les colporteurs pour un public plus populaire. (Marie-Pierre Chaumet)

La boîte d’optique


Un autre type de machine, la boîte d’optique, présente une vue à la verticale, pour pouvoir varier l’éclairage entre l’avant et l’arrière de la vue.

On réalisait dans les vues ainsi présentées des perforations recouvertes de fin papier coloré, plus rarement d’étoffe. Ainsi, l’éclairage dorsal de la vue simulait la vue de nuit.

D’autres pratiques poussaient plus loin encore l’illusion : on peignait l’envers de la vue pour faire apparaître d’autres figures lors du passage de l’éclairage facial à l’éclairage dorsal.

Enfin, on pouvait utiliser des filtres de couleur pour simuler des effets : le rouge évoquait ainsi le crépuscule
ou l’incendie.

Boîte d'optique, 1810-1830
Plaque de lanterne magique : monstres et boîte d’optique, vers 1860. Verre peint. Inv. 018.2.1

La fin des vues d’optique

La production de la vue d’optique décline dès la décennie 1790 pour devenir presque nulle dans les années 1820 en France et deux décennies plus tard en Angleterre. Tandis que les classes aisées s’amusent désormais avec des jouets plus modernes, les colporteurs continuent longtemps à donner leur spectacle d’optique aux populations rurales de France. À Paris, le dernier d’entre eux aurait achevé sa carrière en 1874. À la veille de la Première Guerre mondiale, on voyait encore dans certaines campagnes, des colporteurs montrer des vues du XVIIIe siècle dont les personnages avaient été modernisés.

Les nouveaux procédés

Plusieurs procédés prennent la suite de l’optique et des vues : le diorama de Daguerre et sa version miniaturisée, le polyorama, vendu à la sortie du spectacle, fondent leur illusion sur la transparence, déjà employée dans les vues perforées. Le mégalétoscope, qui reprend le principe de la boîte d’optique, intègre désormais des vues photographiques. La lithographie dès la fin du XVIIIe siècle et la photographie à partir de la décennie 1840 contribuent aussi à faire passer de mode le spectacle des vues d’optique. Le stéréoscope, comme jouet d’optique, le détrône : découvert en 1832 par l’Anglais Wheatstone, mais consacré avec l’invention de la photographie, il permet de séparer par deux oculaires deux vues photographiques prises à quelques centimètres de distance, recréant ainsi l’illusion du relief. Désormais, suivant la théorie de la persistance rétinienne, on tente de reconstituer le mouvement. Des jouets optiques aux noms oubliés se multiplient : le phénakistiscope de Plateau, le praxinoscope de Reynaud. Le cinéma, dont la vue d’optique est la lointaine parente, ne tardera pas à y trouver ses fondements.

Stéréoscope, début du 20e siècle
Désignation M. Larroque 2005 : Monoscope-stéréoscope, Pantoscope, Graphoscope, 1er quart du XXe siècle. Inv. 90.3.1503
Vue stéréoscopique, "Biarritz. La plage et le Casino",fin 19e-début 20e siècle
Vue stéréoscopique, « Biarritz. La plage et le Casino », fin XIXe siècle début XXe siècle. Inv. CEAD 2022.2.5.22

Focus sur la table d’optique

Ce précieux meuble était utilisé dans le cadre de divertissements optiques privés, très en vogue dans les salons de la bonne société au Siècle des Lumières. Le procédé optique est intégré au plateau de la table, qui se soulève pour laisser apparaître les vues d’optique disposées en rouleaux, que l’on déroulait grâce à deux manivelles placées sur le devant de la table.

Ainsi, les vues — gravures à l’eau-forte colorées représentant les grands sites et monuments des principales villes européennes — défilaient sur un cadre décoré à l’aquarelle figurant un théâtre. La table porte l’un des ex-libris connus de Jean-Louis Béraud (1733-1829), rentier, grand bibliophile lyonnais possédant l’un des cabinets de curiosités les plus importants de la ville. Il faut imaginer cette table dans ce qu’était les collections d’un « honnête homme » de province au XVIIIe siècle, à la curiosité universelle : herbier, coquillages, cabinet de numismatique et de médailles, cabinet d’imprimerie, instruments d’optique et de mathématiques, considérable collection d’estampes, très importante bibliothèque humaniste. Par la suite, cette table entra dans la collection personnelle des frères Lumière, à Lyon, avant d’être vendue par leurs héritiers et d’entrer au musée Paul-Dupuy.